La Vie de Saint Tanguy, Abbé de Saint Mathieu en Léon

I - Durant l'absence de Jugduval, Roy de Bretagne Dononée, lequel s'estoit refugié en France vers le Roy Childebert, environ l'an de grace 525. il y avait en Bretagne un noble Seigneur, nommé Galonus, Seigneur de Tremazan, lequel, en premieres nopces , épousa la fille de Honorius, Prince de Brest, nommée Florence ; duquel mariage enteautres enfans, issirent ces deux, Haude & Gurguy, lesquels furent, par leur mere, élevez soigneusement en la crainte de Dieu ; & si-tost que l'âge luy permit, elle les fit instruire, Gurguy és bonnes Lettres, & Haude és exercices seant à son sexe & à sa qualité. Sur ces entrefaites, la bonne Princesse tomba malade & mourut, les laissant orphelins en fort bas âge ; & les funérailles & bout de l'an expirez, Galonus (qui estoit encore jeune), se voulut remarier, &, ne trouvant party à son gré deça la mer, rechercha en la Grande Bretagne une belle dame, riche & de bonne maison, mais infectée de l'heresie de Pelagius & fort opiniastre en ses erreurs; cette recherche ayant réussi, au desir de Galonus, il passa la mer, &, l'ayant épousée, l'emmena en son pays.

II - Cette nouvelle dame ne fut gueres en son ménage, qu'elle commença à regarder de travers nos jeunes Saints & se montrer vraye marastre en leur endroit ; elle les rudoyoit & maltraitoit de parole & de fait & leur tint ces rigueurs huit ans durant ; lesquels expirez, Gurguy, déja grand, & à qui le sang commençoit à boilillonner dans les veines, ennuyé d'estre si mal-traité par cette femme, dans la maison de son pere, se résolut de quitter le pays pour quelque temps, & en obtint congé de son Pere, lequel luy donna une bonne somme d'argent & train honorable. Il alla à Brest prendre congé de son ayeul Honorius, & puis monta sur mer, &, dans peu de jours, fut porté à la coste de Normandie (lors appellée Neustrie), descendit à Cherbourg, & delà alla par terre à Paris, où il demeura prés du Roy Childebert, l'espace de douze ans, sans se donner à connoître , paroissant sur les rangs és tournois & courses, & se faisant signaler entre les plus vaillans & courageux qui se trouvoient en cette cour. Le Roy, ayant reconnu les belles perfections qui estoient en luy, le retira prés de soy & luy donna honneste appointement en son palais.

III - Incontinent aprés que Gurguy s'en fut allé, sa soeur Haude se resolut d'endurer, pour l'amour de Dieu, les traverses que sa marastre luy donneroit; laquelle ne manqua à déploier sa rage sur elle, en haine de sa vertu, & spécialement de sa Religion. Elle luy osta son cabinet et Oratoire, congedia la pluspart de ses damoiselles & servantes pour l'obliger à faire le service de la maison, méme de la cuisine, puiser l'eau & balaier les salles & chambres. Quand on sonnoit la Messe en la Chapelle du chasteau, elle l'occupoit expressement à quelque service, pour la priver de cette consolation de son Ame ; &, neanmoins , jamais la sainte fille ne s'en offensa, & ne luy échappa jamais parole d'impatience, mescontentement, ou murmure. Elle obeïssoit gaillardement à son pere & à sa marastre, les servant gayement & promptement ; &, d'autant que, le jour, elle ne pouvoit vacquer à ses prieres & exercices de dévotion, pour la multitude d'occupations qu'elle avoit, elle y vacquoit la meilleure part de la nuit, qu'elle employoit en prieres & meditations ; elle frequentoit les Sacremens ; &, par l'avis de son Confesseur, Chapelain de son pere, elle se resolut de ne se jamais marier, mais de prendre Jesus-Christ pour unique époux de son Ame. Elle étoit si pitoyable vers les pauvres, que, voyant que sa marastre avoit retranché les charitez et aumônes qu'on faisoit du vivant de sa deffunte mere, elle retranchoit de son ordinaire pour leur bailler, se contentant pour soy de gros pain sec & de viandes grossieres.

IV - Galonus, admirant la patience de sa fille & voyant la sainte vie qu'elle menoit, en étoit émerveillé & reprenoit souvent sa femme de l'indignité dont elle usoit envers une si vertueuse fille ; mais la malicieuse heretique ne manquoit non plus de langue pour calomnier la sainte fille & colorer sa malice, que de cruauté pour l'affliger ; &, l'ayant, un jour, trouvée porter l'aumône aux pauvres, elle la battit outrageusement & jetta par terre le pain qu'elle portoit, le foula aux pieds & le fit jetter aux chiens. Haude prit patience & ne luy repliqua mot, ny ne s'en plaignit. Cependant, Gurguy, son frere unique, estoit à Paris à la cour, mais inconnu, & n'avoit mandé de ses nouvelles depuis son départ, de sorte qu'on le croyoit mort ; ce qui donna sujet à plusieurs jeunes Seigneurs de rechercher Haude en mariage, tant pour sa rare beauté & ses belles qualitez d'esprit & de corps, que pour les grands biens dont elle devoit joilir. Ces seigneurs vinrent voir son pere & luy firent ouverture de leurs desirs, dont il fut bien aise. La sainte Fille, qui avoit promis à Dieu de garder inviolablement le lys de sa virginité, fut troublée de ces recherches & supplia nostre Seigneur de la delivrer de ce danger ; Dieu l'exauça, & de la malice de sa marastre tira un préservatif de sa chasteté ; car cette malicieuse femme, apprehendant l'avancement de Haude, l'envoya en une sienne metairie, luy deffendant de s'en retourner, qu'elle ne fut mandée. Haude remercia nostre Seigneur de cette faveur & se retira de la maison paternelle en ce lieu, où elle pouvoit vacquer, sans aucun empeschement, aux exercices de piété ; &, par son exemple, attira plusieurs filles au service de Dieu.

V - Ayant passé deux ans en cette metairie, son frere Gurguy s'en vint au pays, si brave & en tel équipage, qu'on ne le pouvoit connoître ; &, ayant oûy déja que sa soeur estoit si mal menée par sa marastre, il en voulut avoir claire connoissance & deffendit à ses gens de le nommer, ny dire qui il estoit. Il frappa à la porte du chasteau de son Pere , & fut conduit en une salle où estoient plusieurs jeunes Damoiselles, lesquelles il salûa, &, n'y voyant pas sa soeur, demanda où elle estoit : sa marastre, voyant que ce jeune Seigneur luy portoit de l'affection, &, craignant qu'il ne la voulust rechercher en mariage, le tira à part, & lui déchiffra Haude comme une fille perduë & abandonnée ; &, que pour éloigner une telle infamie de la maison, on avoit esté contraint de l'envoyer aux champs; Gurguy crût trop legerement aux calomnies de cette femme & s'en alla chercher sa soeur, ayant laissé ses gens au château de son pere; &, l'ayant trouvée prés d'une fontaine, lavant quelques hardes, l'appela par son nom; elle, qui ne le connoissoit plus, à cause qu'il avoit esté si long-temps absent, ne sçachant à quelle lin il l'appelloit, laissa ses hardes & s'enfuit vers la maison ; Gurguy, se souvenant des propos que sa marastre luy avoit tenus de sa soeur, s'imagina qu'elle auroit forfait à son honneur; &, l'ayant reconnu, n'auroit osé se presenter devant luy.

VI – Cette fausse impression le mit tellement en colere, que, mettant la main à l'épée, il la poursuivit vivement; &, l'ayant attrapée, luy déchargea un si grand coup sur le col, qu'il luy trancha la teste, &, le corps estant tombé par terre, Gurguy vid son sein moûillé ; &, l'ayant ouvert, il trouva de gros caillons de lait qu'elle y avoit cachez ; &, ne sçachant ce que cela vouloit dire, il s'enquit des voisins quelle vie menoit Haude, & aprit d'eux que e'estoit une sage, sainte & vertueuse damoiselle, qui menoit une vie exemplaire & avoit estonné tout ce pays de l'admirable patience, dont elle supportoit les outrages de sa marastre, laquelle la traitait si indignement, que, non contente de l'avoir chassée de la maison de son pere, & envoyée en ce chetif hameau, elle luy dénioit le boire & le manger ; &, nonobstant cela, elle ne desistoit de ses pieux exercices, s'exerçant aux oeuvres de misericorde ; &, ne pouvant partager sa pitance avec les pauvres, pour estre éclairée de prés par ceux que sa marastre avoit commis pour épier ses actions, elle faisoit cuire des caillons de lait qu'elle cachoit en son sein, pour bailler aux pauvres, desquels elle estoit la vraye mere & consolatrice.

VII - Gurguy, ayant oûy ce recit, pensa mourir sur le champ de déplaisir, voyant qu'au seul rapport de sa marastre, dont il connoissoit la malice, & la haine qu'elle portoit à sa soeur, il l'avoit si malheureusement massacrée : il s'en retourna chez son pere, auquel il se donna à connoistre & luy recita ce qu'il avoit fait, & que, de sa propre main, il avoit malheureusement tué sa chere soeur Haude. Galonus fut extremément affligé de cette triste nouvelle, laquelle fut d'autant plus agréable à sa femme, qu'elle haïssoit Haude ; mais Dieu, qui tire l'huile du rocher, tira de ce massacre la conversion de Gurguy, & punit exemplairement la malice de sa marastre ; car, tout estant en dueil pour cét accident, sainte Haude entra dans la salle où estoit son pere, son frere & sa marastre, tenant sa teste en ses mains, laquelle ayant posée sur son col se réunit à son tronc; merveille qui estonna toute l'assistance.

VIII - Alors, sainte Haude, se tournant vers sa marâtre, luy reprocha ses perfidies & son opiniâtreté en ses erreurs, & luy dit que, puis qu'elle ne se vouloit amender, Dieu la puniroit presentement ; &, à l'instant, elle fut saisie d'un flux de ventre si violent, qu'elle vuida tous ses boyaux & intestins & fut saisie d'une telle manie & rage, qu'elle foula de ses pieds ses boyaux espandus par la place ; &, les forces luy manquans, enfin elle tomba dessus, & alors il se fit un horrible éclat de tonnerre, dont le carreau, tombant en cette salle, foudroya cette mechante heretique, en presence des assistans ; & sainte Haude se tournant vers son frere Gurguy, le consola & luy dit : « Quand vous me poursuivistes & me mistes à mort, je ne vous connoissois pas, & mon sang innocent, par vous respandu, crioit déja vengeance devant le Trosne de Dieu ; niais, vous ayant connu, & sceu par qui vous aviez esté poussé à ce fratricide, j'ay prié Dieu pour vous, & supplié sa sainte Mere d'obtenir vostre pardon, & de détourner la punition sur vostre marastre. » Gurguy, plus mort d'effroy que vif, se rasseura quelque peu ; &, s'estant prosterné aux pieds de sa soeur, luy demanda pardon ; &, incontinent, la sainte Vierge Haude, ayant devotement reçû ses Sacremens, rendit son heureux esprit, le 18. novembre l'an de grace 545. Auquel jour, les Breviaires anciens de Leon & Cornoftaille en font memoire. Son corps fut inhumé en l'Eglise parrochiale de Landunvez, au Sepulcre de ses Ancestres, où Dieu l'a illustrée de grands miracles.

IX - Si-tost que la Sainte eut rendu l'esprit, Gurguy sortit de la maison de son pere & s'en alla en la ville d'Occismor, trouver S. Paul, Evesque de Leon, lequel le receut amiablement, l'ouït de Confession & luy enjoignit un jeusne de 40. jours : Gurguy receut humblement cette penitence ; &, pour mieux l'accomplir, se retira en une forest, qui estoit entre les villes de Land-Terne & Brest, où il se bastit une petite loge & y passa sa quarantaine en continuelles prieres, veilles & larmes, ne se substantant que de racines, de glands, de meures & autres fruits sauvages : car il n'avoit porté en ce lieu aucune provision, mais s'estoit entierement jetté entre les bras de la Providence de Dieu, laquelle ne luy manqua pas; car, au bout des 40. jours, comme il prioit, la face prosternée contre terre, un corbeau, qui avoit son nid en un arbre auprés de sa cellule, luy apporta un beau pain blanc, par le commandement de celuy qui, par le ministere de semblables oyseaux, avoit jadis substanté les Helies, Pauls & Antoines dans les deserts. Gurguy receut ce pain, rendit grâces à Dieu, & s'en substanta ; &, en memoire de cette penitence du Saint, ce lieu s'appelle encore à present Coat-Tanguy, c'est à dire Boys ou Forest de Tanguy.

X - Ayant accomply sa penitence, il vint vers son Prélat S. Paul, lequel il trouva dans la salle de son manoir Episcopal, avec cinq ou six de ses Chanoines ; &, si-tost qu'il parut dans cette salle, saint Paul & ceux qui l'accompagnoient virent sa teste environnée d'un globe de feu, en forme de guirlande ou cercle flamboyant, dont ils furent bien étonnez, & de là S. Paul prit occasion de luy changer son nom, & voulut qu'au lieu de Glu-guidas il s'appelât, desormais , Tanguidus. du mot Breton Tan, qui signifie Feu : Tanguy se jetta aux pieds de saint Paul, luy demanda sa benediction & le supplia humblement de le vouloir recevoir en son monastere de Bâaz ; ce que S. Paul luy accorda, & luy donna l'habit de son Ordre audit Monastere, auquel il vécut en une si grande sainteté & perfection, que saint Paul, ayant fondé le Monastere de Gerber (ruiné depuis par les Normands), l'en fit premier Abbé, luy donnant douze Religieux pour peupler son nouveau Monastere, lesquels il tira des Monasteres de Bâaz & d'Oûessant.

XI - En cette Prélature, il fit paroître l'excellence de ses vertus & les belles qualitez dont il estoit avantagé ; il amassa nombre de Religieux, & y attira, par son exemple, plusieurs jeunes Gentils-hommes, lesquels donnerent des terres, heritages & revenus pour l'entretien du Monastere ; tous lesquels il gouvernoit avec une singuliere prudence & rare exemple de sainteté : Il estoit doux & charitable envers son prochain ; mais envers soy-même rude & austere, sobre, patient, humble, & tellement assidu à l'Oraison, qu'il sembloit à ceux qui le frequentoient estre toûjours ravy & absorbé en Dieu. Il alloit souvent voir son maître S. Paul à Occismor, pour luy communiquer de ses exercices & recevoir ses sages avis touchant le gouvernement de son Monastere. Ayant ouy dire que le Seigneur de Tremazan, son pere, déja caduc & vieil, estoit malade, il le fut visiter & consoler, le disposant à bien mourir; le bon vieillard fut fort rejouï de voir son fils & luy donna plusieurs terres & heritages, tant pour son Monastere de Gerber que pour en fonder d'autres, s'il le jugeoit à propos ; &, entr'autres, lui donna depuis le cap de Pennarbed, en bas Leon (qu'à present on nomme Saint-Mathieu de fine
terre, ou du bout du monde), le long de la mer, qui du grand Ocean Occidental entre dans le goulet du golphe de Brest, jusqu'à la riviere de Caprel (c'est à dire le Havre de Brest), comprenant partie du bourg de Recouvrance, au dessus duquel se voit, encore à présent, une ancienne tour ronde, à demie ruinée, que les anciens appeloient la Bastille de Quilbignon & à présent s'appelle la Motte-Tangug, sous laquelle y a quelques
maisons qui appartiennent aux Seigneurs du Chastel Tremazan.

XII - Quelques temps aprés , une flotte de navires Leonnois qui estoit allée trafiquer en Egypte, trouva moyen d'enlever subtilement le chef du glorieux Apostre & Evangeliste S. Mathieu, lequel ils emporterent en Bretagne ; ayans passé le Raz de Fontenay, sans danger, comme ils vouloient doubler le cap de Pennarbed, l'admirai, qui portoit la sainte Relique, heurta de roideur un grand escueil qui paroissoit à fleur d'eau ; alors, ceux qui estoient dedans crierent misericorde , pensans estre tous perdus ; mais (chose merveilleuse !) le roc se fendit en deux, donnant libre passage au vaisseau qui étoit chargé d'un trésor si precieux, lequel ils mirent à terre à la pointe dudit cap & allerent rader au havre du Conquest, qui est là auprés ; &, en memoire de ce miracle, ce cap fut appelé Loc-Mazhé-Traoun, c'est à dire, lieu Occidental consacré à S. Mathieu, auquel saint Tanguy (à qui cette terre appartenoit) se resolut de construire un Monastere par la permission de S. Paul.

XIII - Saint Tanguy vouloit edifier au même endroit auquel le Chef du saint Apostre avoit esté posé, lors qu'on le descendit du navire, tout sur la pointe & derniere extremité du cap ; mais plusieurs jugerent ce lieu incommode, pour estre sur le bord de l'Ocean, &, par consequent, exposé aux furies des vents, & sujet aux descentes des corsaires, & étoient d'avis de le bastir plus avant en terre ferme, à cinq ou six cens pas de là. S.Tanguy se laissa aller à leur opinion & fit charroyer les materiaux en ce lieu & ouvrir des fondemens; mais Dieu montra, par un miracle évident, qu'il vouloit que ce Monastere fut edifié au lieu que le Saint avoit premierement choisi; car, quand ils commencerent à travailler au massonnage, ce qu'ils avoient fait en un jour, ils le trouvoient, le lendemain, miraculeusement transporté au premier lieu ; ce qu'estant arrivé plusieurs fois, ils continuerent l'edifice audit lieu, avec telle diligence qu'en peu de temps l'edifice fut accomply, & S. Paul benit le Cimetiere, dedia l'Eglise & ordonna que S.Tanguy le peupleroit de Moynes de son Abbaye de Gerber, & en seroit Superieur en titre d'Abbé.

XIV - Il accomplit promptement cette obeïssance & fit venir huit des Religieux de Gerber, ausquels, avant le bout de l'an, il associa grand nombre d'autres qui y prinrent l'habit. Une fois entr'autres, le saint Abbé voulant aller à Occismor, voir son Maître & Pere S. Paul, le rencontra en la Paroisse de Drenec, és rabines d'une maison noble ; aprés s'estre saluez, ils se retirerent tous deux seuls dans le bois de cette noblesse, ayans laissé leurs compagnons quelque peu à quartier, &, aprés une longue conference, s'étans mis en Oraison, ils furent recréez d'un concert melodieux de voix Angeliques, &, à même temps, un Ange leur apparut, leur donnant avis que, dans peu de jours, ils sortiroient de cette vallée de larmes & iroient jouir de la Couronne preparée à leurs merites. Les Saints se réjouirent extremément de cette bonne nouvelle ; &, à cause de cette apparition Angelique, cette maison noble fut nommé Coat-Elez, c'est à dire Bois aux Anges, nom qu'elle retient encore à present, & est distante de la ville de Lesneven de deux lieuês

XV - Saint Paul, ayant pris congé de son cher Disciple, se retira à Occismor, & S.Tanguy en son Monastere de Gerber, où il fut reçu de ses Religieux avec un extrême contentement ; mais leur joye ne fut gueres longue, car il leur donna avis de la revelation qu'il avoit euê & leur nomma le jour qu'il decederoit. Dés le lendemain, il tomba malade, reçût ses Sacremens, donna ordre aux affaires de son Monastere, &, ayant donné sa benediction à ses Religieux, rendit son Ame és mains de son Createur, le 12. mars l'an 594. le même jour que mourut S.Paul en son Monastere de Bâaz. Son Corps fut lavé & revêtu de ses ornemens Abbatiaux & porté à l'Eglise, en attendant l'appareil de son convoy ; lequel appresté, il fut reverement porté de sondit Monastere de Gerber à celuy de Loc-Mazhé, où il fut ensevely dans le Cimetiere que S.Paul avoit beny, où Dieu a fait plusieurs Miracles par son intercession. On admira en ce convoy, qu'encore bien qu'il fit un vent du nord fort violent, toutesfois, jamais aucune des torches, ou luminaires qu'on portoit ne s'esteignit, le long du chemin, qui estoit d'environ quinze lieuês, ny aucun de la compagnie ne se sentit incommodé. Ce Saint a esté fort reveré en Bretagne, & le Pelerinage de son Abbaye de S. Mathieu est l'un des plus celebres de la province. Les Seigneurs du Chastel ont souvent porté le nom de Tanguy ; desquels plusieurs se sont fait signaler & renommer dans les Histoires Françoises & Bretonnes ; les mêmes Seigneurs ont fondé, prés de leur chasteau de Tremazan, une belle chapelle en l'honneur de ces Saints, qui s'appelle Ker-Seant, c'est-à-dire, la Ville aux Saints, où il y a des Chanoines pour faire le service.


Frère Albert le Grand

Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique. Quimper, 1901