La Vie de Saint Salaun le fol. (1350 - 1390)

Environ l'an de grace 1350 vivoit, au territoire de Les-Neven, un pauvre garçon idiot, nommé Salaun, qui signifie Salomon, lequel avoit l'esprit si grossier, qu'encore qu'il fust envoyé de bonne heure aux écolles, jamais il ne peut apprendre autre chose que ces deux mots: Ave Maria, lesquels il recitoit continuellement avec grande devotion et consolation de son Ame.

Ses parens estans decedez, il fut contraint de mendier sa vie, ne sçachant aucun mestier pour la gagner. Il faisoit sa demeure dans un bois, à l'extremité de la Paroisse de Guic-Elleaw, près d'une fontaine; n'usant d'autre lict que la terre froide, sur laquelle il se couchoit, à l'ombre d'un arbre tortu, qui lui servoit de Ciel et de pavillon. Il estoit pauvrement vestu, deschaux la plupart du temps. Il alloit, tous les matins à la Ville de Les-Neven, distante de demie lieuë de son bois, où il entendoit la Ste Messe, pendant laquelle, il prononçoit continuellement ces mots: "AVE MARIA, ou bien en son langage O! ITROUN GUERHEZ MARI, c'est à dire: O! DAME VIERGE MARIE! La messe oüye, il alloit mendier l'aumône par la ville de Les-Neven, que luy donnoient volontiers les Citoyens et Soldats de la Garnison; puis s'en retournant à son Hermitage, rompoit son pain et le trempoit dans l'eau de sa fontaine et le mangeoit sans autre assisonnement que le saint Nom de Marie, qu'il repetoit à chaque morceau. Lorsqu'il faisoit froid, il se plongoit dans l'eau de sa fontaine jusques aux aisselles et y demeuroit longtemps, chantant toûjours quelque couplet ou rythme breton à l'honneur de N. Dame: puis, ayant repris ses accoutremens , il montoit dans son arbre, et empoignant une branche, se bransloit en l'air, criant à pleine teste: "O! Maria, O! Maria!"

Les villageois du voisiné, voyans ses déportements, le jugerent fol, et ne l'appeloit-on partout autrement que Salaun-ar-fol, c'est à dire, Salomon le fol. Une fois, fut rencontré par une bande de Soldats qui courroient la poule sur la campagne, lesquels l'arresterent et luy demanderent qui vive: "Je ne suis (dit-il) ny Blois ny Mont-fort" (voulant dire qu'il n'estoit partisan ny de Charles de Blois, ny du Comte de Mont-fort), "VIVE LA VIERGE MARIE!". A ces paroles, les Soldats se prirent à rire, l'ayant foüillé, ne luy trouvant rien qui leur fust propre, le laisserent aller. Il mena cette vie l'espace de 39 ou 40 ans, sans jamais avoir offensé ny fait tort à personne. Enfin, environ l'an 1538, il tomba malade, et ne voulut, pour cela, changer de demeure, quoy que les habitans des villages circonvoisins luy offrissent leurs maisons.Il demanda le Curé de Gwic-Elleaw, auquel il se confessa, et peu après, deceda paisiblement, le premier de Novembre, jour de Toussaints. Son corps fut enterré dans le cimetierre de Gwic-Elleaw (et non au lieu où il mourrut qui estoit terre prophane) sans autre solemnité. Mais Dieu vouloit que sa sainte Mere fust glorifiée en ce sien serviteur, et fit paroistre aux yeux de tous combien cette devotieuse affection qu'il portoit à la glorieuse Vierge Marie luy avoit esté agreable.

Car comme on ne parloit plus de Salaun et que sa memoire sembloit avoir esté ensevelie dans l'oubliance, aussi bien que son corps dans la terre, Dieu fit naistre sur sa fosse un Lys blanc, beau par excellence. Lequel répandoit de toutes parts une fort agreable odeur, c'est que dans les feuilles de ce Lys estoient écrites en caractere d'Or ces paroles: "AVE MARIA! Le bruit de cette merveille courut en moins de rien, par toute la Bretagne, de sorte qu'il s'y transportaune infinité de monde pour voir cette fleur miraculeuse, laquelle dura en son estre plus de six semaines, puis commença à se flétrir; et lors fut advisé, par les Ecclesiastiques, Nobles et Officiers du Duc, qu'on fouiroit tout àl'entour de sa tyge, pour çsavoir d'où elle prenoit sa racine, et trouva-t-on qu'elle procedoit de la bouche du corps mort de Salaun; ce qui redoubloit l'estonnement de tous les assistans, voyant un témoignage si grand de la Sainteté et Innocence de celuy que, quelques années auparavant, ils estimoient fol. Lors, par deliberation commune des Seigneurs qui se trouverent là et des Officiers du Duc, fut conclu est arresté qu'en memoire de cette merveille on édifieroit, au lieuoù Salaun avoit fait son Hermitage, une Chapelle en l'honneur de Nostre Dame, qui seroit appelée Ar-Follcoat, C'est à dire le bois du fol. Le Duc Comte de Mont-fort, adverty de ces merveilles et de la deliberation de ses Seigneurs, approuva leur dessein, et promit à Dieu et à la glorieuse Vierge que si, par son assistance, il devenoit paisible possesseur de son heritage de Bretagne, il luy édifieroit l'Eglise du Follcoat, la doteroit et donneroit salaire aux Ecclesiastiques pour y faire le divin Service.



Frère Albert le Grand

Les Vies des Saints de la Bretagne Armorique. Quimper, 1901